Les Noirs dans l’art par Titus Kaphar en ouverture de la Warehouse

Les Noirs dans l’art par Titus Kaphar en ouverture de la Warehouse

Claude Lorent pour Arts Libre - semaine du 29 mai 2019

Nouvel espace d’exposition pour Maruani Mercier dans un ancien et très vaste entrepôt industriel à Zaventem.

À faible distance de notre aéroport national, The Warehouse, ancien bâtiment industriel réaménagé fonctionnellement en galerie tout en conservant l’aspect brut, lieu de stockage de plus de six cents pièces de la collection de la galerie Maruani Mercier, devient un très vaste espace d’exposition pour des projets d’exception. Le duo de galeristes qui officient à Knokke et à Bruxelles où ils placent la barre au niveau de l’art contemporain international reconnu par les musées, se dote de la sorte d’un site dont les dimensions leur permettent de recevoir, d’initier et de développer des projets de très grande envergure. Quatre énormes salles d’expositions, sur deux niveaux, inaugurées à la mi-mai, accueillent la phase finale du “Vesper Project” de l’artiste américain Titus Kaphar qui signe de la sorte, de manière magistrale, son premier solo en Belgique. Alors que vient de s’ouvrir (jusqu’en février 2020) son exposition “Unseen. Our past in a new light” à la Smithsonian National Portrait Gallery à Washington, DC, et que vient de se clôturer “Redaction”, son solo au MoMa PS1à New York. Par cette exposition, Bruxelles se situe dans les hautes sphères de l’art actuel.

The Vesper Project

Afin d’appréhender au plus juste cette exposition disposée dans trois salles, la quatrième étant réservée à des pièces de la collection, il convient au mieux de se pencher sur deux informations préalables. D’une part, la vidéo de la performance du TED talk, d’autre part, le récit de ce qui a donné naissance au Projet Vesper initié depuis 2012 qui atteint aujourd’hui son point d’aboutissement. En effet, après l’expo, les oeuvres seront remises aux acquéreurs en Belgique et à l’international. Dans la vidéo, à voir au 1er  étage, une question du tout jeune fils de l’artiste à propos de la posture d’une personne noire dans une sculpture à l’entrée d’un musée trouvera sa réponse dans la réalisation en direct d’une peinture de l’artiste. Quant au récit, il est, dans un habile mélange de fiction et de réalité, d’imaginaire et d’insertions historiques, l’histoire d’une famille américaine au XIXe siècle. Elle aurait été confiée à l’artiste, par voie épistolaire, par un certain Ben, en thérapie dans un institut psychiatrique. Fondée par un ancien esclave brésilien, navigateur à la tête d’une société de transport, la descendance serait devenu des Américains blancs respectés à la suite d’une relation suivie avec une femme blanche. Ce secret bien gardé par tous a cependant éclaté au grand jour et provoqué le rejet d’une respectabilité acquise par métissage.

Rendre la dignité

Sur cette trame, Titus Kaphar a monté depuis 2012 un très vaste projet comprenant même la construction en galerie américaine de la maison de la famille. La présente exposition reprend des oeuvres particulièrement fortes de ce très large projet qui, au-delà de l’histoire familiale, investigue dans le passé esclavagiste, dans les vies douloureuses et souvent tragiques, les situations et les vicissitudes de Noirs américains. Des faits dont l’art de l’époque témoigne, en peinture surtout, et que Titus Kaphar a entrepris de revisiter afin, non pas d’effacer, au contraire, mais de rendre toute la dignité à ces personnes parfois moins considérées que les animaux figurant dans les tableaux. Repeignant ces oeuvres, les int.grant dans des sculptures, il les modifie en évoquant le pesant silence, l’absence ou la transparence des uns et la prestance dominatrice des autres, les conditions de vie, la soumission, les contrastes flagrants, l’accès à la connaissance, la noirceur symbolique à tous niveaux. Des oeuvres puissantes qui ne décrivent pas seulement les situations mais rendent respect et l’honorabilité, la noblesse et la beauté, à ceux qui furent soumis de force. Une oeuvre éthique et de mémoire qui parle du passé mais résonne encore dramatiquement de nos jours.

Read the full article